Hui-Li, Història de la vida del Mestre de la llei, Tripitaka, Xuanzang
[MEUWESE, Catherine, L'Inde du Bouddha. Vue par des pèlerins chinois sous la Dynastie Tang (VII siècle), Paris, Calmann-Lévy, 1968]
Incitation au voyage
Lorsque le Maître de la Loi (Xuanzang)
eut atteint vingt ans accomplis, dans la cinquième année
de l'ère Wude (622), il reçut dans la ville de Chengdu le
complément des règles monastqiques. Pendant la retraite d'hiver,
il étudia la Vinaya, et bientot il en posséda, d'un bout
à l'autre, les cinq chapîtres où sont exposées
les principales fautes des religieux. Après quoi, il approfondit
les sutra et les sastra. Après qouoi, il songea de nouveau à
entrer dans la capitale pour interroger les plus célèbres
docteurs.
Xuanzang, ayant visité tous les maîtres, se nourrit de leurs discours et en examina avec soin le sens et la portée. Il reconnut que chacun d'eux, pris a part, avait un mérite éminent; mais lorsqu'il voulut vérifier leurs doctrines d'apres les livres sacrés, il y reconnut de graves dissidences, de sorte qu'il ne savait plus quel systeme suivre. Alors il fit serment de voyager dans les contrées de l'ouest, pour interroger les sages sur les points qui jetaient du trouble dans son esprit. « Jadis, dit-il, Fa xian était le premier lettré de son siecle, et fût chercher la loi pour servir de guide aux hommes et faire leur bonheur. Pourrait-on ne pas marcher sur leurs traces et laisser périr l'héritage de leur belle renommée? Le devoir d'une grande âme est de les imiter et de les suivre. »
La-dessus, il s'associa avec plusieurs religieux et présenta une requete a laquelle un décret impérial répondit par un refus. Ces derniers se retirerent; mais le Maître de la loi ne se laissa pas abattre et forma des lors le projet de voyager seul. Ayant appris que les routes de l'ouest étaient pleines de difficultés et de périls, il sonda son coeur et sentit que, puisqu'il avait déja pu s'affranchir des amertumes de la vie du siècle, il saurait affronter tous les obstacles sans reculer d'un pas.
Il se mit en route; il avait vingt-six ans.
Une oasis de Dzoungarie: Kucha o Kuzhi
La circonférence de la capitale est de dix-sept a dix-huit li. Le sol est favorable au millet rouge et au froment. Il produit en outre, du riz de l'espece appelée gengtao, des raisins, des grenades, et une grande quantité de poires, de prunes, de pêches et d'amandes. On y trouve des mines d'or, de cuivre, de fer, de plomb et d'étain. L'écriture a été empruntée a l'Inde, mais avec quelques modifications. Les musiciens de ce pays effacent ceux des autres royaumes par leur talent sur la flute et la guitare. Les habitants s'habillent d'étoffes de soie brochée ou de laine grossiere. Ils coupent leurs cheveux ras et portent des bonnets. Dans le commerce, ils font usage de monnaies d'or et d'argent et de petites pieces de cuivre.
Il y a une centaine de couvents ou l'on compte environ cinq mille religieux de l'école des Sarvastivada, qui se rattache au Petit Véhicule. Ils ont emprunté a l'Inde les instructions sacrées et les regles de la discipline, et les lisent dans les textes originaux. Ils tiennent une conduite chaste et sévere, et se livrent, a l'envi, a la pratique des oeuvres méritoires.
Au nord d'une ville qui est située sur les frontieres orientales du royaume, il y avait jadis, devant un temple des dieux, un grand lac de dragons. Les dragons se métamorphoserent et s'accouplerent avec des juments. Elles mirent bas des poulains qui tenaient de la nature du dragon. Ils étaient méchants, emportés et difficiles a dompter; mais les rejetons de ces poulains-dragons devinrent doux et dociles. C'est pourquoi ce royaume produit un grand nombre d'excellents chevaux.
Dans tous les couvents, on pare richement la statue du Bouddha, on l'orne des pierres précieuses, on la couvre de vetements de brocart et on la promene sur un char. Cela s'appelle faire marcher la statue.
Le royaume de Samarkand ou Samojian
Le Royaume de Samojian a une circonférence de seize à dix-sept cents li. Il est allongé de l'est à l'ouest et resserré du sud au nord. La capitale a environ vingt li de tour. Il est protégé par des obstacles naturels et possede une nombreuse population. Les marchandises les plus précieuses des pays étrangers se trouvent réunies en quantité dans ce royaume. Le sol est gras et fertile, et donne d'abondantes moissons. Les arbres des forets offrent une magnifique végétation, et les fleurs et les fruits viennent en abondance. Ce pays fournit un grand nombre d'excellents chevaux. Les habitants se distinguent de ceux des autres pays par une grande habileté dans les arts et les métiers. Le climat est doux et tempéré, les moeurs respirent l'énergie et la bravoure. Ce pays occupe le centre des pays barbares. Pour tout ce qui regarde la conduite morale et les regles de la bienséance, les peuples voisins et éloignés se modelent sur lui.
Le roi et le peuple ne croient point a la loi du Bouddha; ils font consister leur religion dans le culte du feu. On y voit deux couvents où n 'habite aucun religieux. Si les religieux étrangers viennent y chercher un refuge, les barbares les poursuivent avec des tisons enflammés et ne leur permettent point de s'y arreter.
Les Portes de fer et le royaume de Tukhara, ou Duheluo
La route des montagnes était rude et raboteuse, et les sentiers des ravins étaient bordés de précipices; on ne rencontrait aucun village, et l'on ne voyait ni eau ni herbes.
Il fit environ trois cents li au sud-est, à travers les montagnes, et entra dans les Portes de Fer. On appelle ainsi les gorges de deux montagnes parallèles, qui s'élèvent à droite et à gauche, et dont la hauteur est prodigieuse. Elles ne sont separées que par un sentier qui est fort étroit et en outre hérissé de précipices. Ces montagnes forment, des deucx côtés, de grands murs de pierre dont la couleur ressemble à celle du fer.
Lorsqu'on est sorti des Portes de fer, on entre dans le royaume de Duheluo (Tukhara). Le grand fleuve Bo zu (Amu Daria) coule au mileue de ses frontières dans la direction de l'ouest. Des chefs puissants, après avoir lutté entre eux à main armée, se sont arrogé chacun le tître de prince; et. se sentant protegés par des rivières et des obstacles naturels, ont partagé le royaume de Duheluo en vingt-sept états. Mais, quoiqyue leurs domaines soient nettement divisés, ils sont soumis dans leur ensemble aux Turcs.
A la fin de l'hiver et au commencement du printemps, il tombe des pluies continuelles. C'est pourquoi dans ce pays il regne beaucoup d'épidémies. Quant a la langue parlée, elle differe un peu de celle des autres royaumes. L'écriture se compose de vingt-cinq signes radicaux qui se combinent ensemble; il servent a exprimer toutes choses. Les livres sont écrits en travers et se lisent de gauche a droite. Les compositions littéraires et les mémoires historiques se sont augmentés peu a peu.
Le plus grand nombre des habitants se revet de coton, et il en est un peu qui portent des étoffes de laine. Dans le commerce, ils font usage de monnaies d'or, d'argent, etc., qui, par leur forme, different de celles des autres royaumes.
Le royaume de Bactres ou Bohe
Quoique cette ville soit bien fortifiée, elle renferme peu d'habitants. Les produits du sol sont extremement variés, et il serait difficile d'énumérer toutes les fleurs qui y croissent dans l'eau et sur la terre.
Il y a une centaine de couvents ou l'on compte environ trois mille religieux qui tous étudient la doctrine du Petit Véhicule.
En dehors de la ville, au sud-est, il y a un couvebt appellé Nabosengjialan ou "le nouveau couvent", qui a eté construit par le premier roi de ce royaume. La statue du Bouddha que ce couvent posséde a été construite avec des matières précieuses, et l'on a orné, d'objets rares et d'une grande valeur, la salle où elle est placée. C'est pourquoi la cupidité a souvent poussé les princes des différents royaumes à piller ce riche couvent.
A l'intérieur du couvent, au milieu de la salle méridionale du Bouddha, on voit la cuvette dont se servait le Bouddha pour se laver. On voit, en outre, une dent de Bouddha, longue d'environ un pouce, et large de huit a neuf dixiemes de pouce. Sa couleur est d'un jaune blanc, et sa matiere brillante et pure. Il y a encore le balai de Bouddha. Il est long d'environ deux pieds et a sept pouces de circonférence. Son manche est orné de diverses pierres précieuses. Dans chacun des six jours de jeûne, les religieux et les laics se rassemblent, et offrent leurs hommages a ces trois objets sacrés. Souvent, ceux qui sont animés d'une foi sincere les voient entourés d'une lueur brillante.
Au nord du couvent il y a un stupa, haut d'environ deux-cents pieds, qui est recouvert d'un endui brillant comme le diamant et orné d'une multitude de matières précieuses. Il renferme des reliques, et répand constanment un éclat divin.
Au sud-ouest du couvent il y a u vihara (temple bidista excavat a la roca i amb celles pels monjos). Depuis sa fondation il s'est écoulé bien des années. C'est le rendez-vous de peuples lointains et des hommes d'un talent supérieur. Il serait difficile de cites tous ceux qui ont obtenu les quatre degrés de sainteté. C'est pourquoi jadis les Ahrats qui étaient sur le point d'entrer dans le Nirvana faisaient éclater leur puissance divine. La multitude, qui avait été témoin de ces prodiges, élevait des stupa en leur honneur. Ces monuments qui se trouvent extrêmement rapprochés les uns des autres, sont maintenont au nombre de plusieus centaines.
Le royaume de Bayana ou Fanyanna.
Au sud du royaume de Bohe il entra dans les grandes montagnes neigeuses, puis, après avoir fait six cents li il sortit des frontières de Duheluo et entra dans le royaume de Fanyanna (Bamiyan), qui a deux mil li de l'est à l'ouest. Il est situé au centre des montagnes neigeuses. Les sentiers et les routes sont encore plus difficiles et plus périlleux que dans les sentiers couverts de glace. On n'est pas un seul instant sans rencontres des nuages congelés et des tourbillons de neige. Quelques fois on voit devant soi des endroits plus dangereux encore; ce sont des flaques de boue larges de plusieurs dizaines de pieds. On peut appliquer à ce pays ce que dit Songyun en parlant des routes difficiles des contrées de l'ouest: "Les glaces accumulées s'élèvent comme des montagnes et la neige roule en tourbillons sur une étendue de mille li".
Les caractères de l'écriture, les règlements administratifs et les monnaies qu'on emploie dans le commerce, sont les mêmes que dans le rayaume de Dulehuo ; la langue parlée est un peu différente; mais, sous le rapport des traits du visage, les deux pleuples ont une grande ressemblance. Par la pureté de leur foi, les habitants de Fanyanna l'emportent beaucoup sur ceux des royaumes voisins. Il y a plusieurs dizaines de couvents où l'on compte quelques milliers de religieux de l'école des Lokkotara-vadina, qui se rattache au Pétit Véhicule.
Sur le flanc d'une montagne située au nord-est de la ville royale, il y a une statue en pierre du Bouddha qu'on a représenté debout; elle est haute de cent quarante a cent cinquante pieds. Elle est d'une couleur d'or qui rayonne de toutes parts, et l'oeil est ébloui de ses précieux ornements.
A l'est de ce couvent il y a un couvent qui a été construit par le premier roi de ce royaume.
A l'est du couvent s'élève une statue en laiton de Sakyamuni qu'on a représenté debout; elle est haute d'une centaine de pieds. Chaque partie du corps a été fondue à part, et, en les réunissant toutes ensemble, on a formé la statue droite du Bouddha.
A douze ou treize li a l'est de la ville, on voit dans un couvent la statue couchée du Bouddha qui entre dans le Nirvana; sa longueur est d'environ mille pieds.
Au sud-est du couvent de la statue couchée, il fit environ dex.cents li, franchit des grandes montagnes neigeuses et arriva, du côté de l'est, à une petite vallée humide où l'on voyait des bassins d'eau vive, claire comme un miroir, et des arbres au feuillage verdoyant, il y avait un couvent oú on conservait une dent du Bouddha, ainsi qu'un dent d'un Pratyeka Bouddha, qui vivait au commencement des kalpa.
En sortant de ce rouyaume dans la direction de l'est, il entra dans les gorges dels montaignes neigeuses, franchit les montagnes noires, et arriba au royaume de Jiabishi (Kapisa, Begram).
Le royaume de Kapisa
ou Jiabishi
Le royaume de Jiabishi a environ quatre mille
li de tour. Au nord il est adossé aux montagnes neigeuses; des trois
côtés, il est borné par les montagnes noires. La cirdonference
de la capitales est d'environ dix li. Ce pays est favorable à la
culture des grains et du froment; il possède un grand nombre d'arbres
fruitiers. On en tire d'excellents chevaux et du curcuma; les marchandises
rares des pays étrangers y abondent. Le climat est froid et venteux.
Les habitants sont d'un naturel cruel et farouche; leur langage est bas
et grossier et, chez eux, le mariage n'est qu'un honteux mélange
des sexes. Les caracterès de l'écriture ressemblent, en grande
partie, à ceux du royaume de Duheluo, mais les coutumes,
la langue parlée et les lois son forts différentes. Les Les
habitants portent des vêtements de laine; ils font aussi usage d'habits
de laine garnis de fourrures. Dans le commerce ils se servent des monnaies
d'or et d'argent, et de petites pièces de cuivre qui, par leur dimension
et leur forme, diffèrent de celles des autres royaumes.
Il y a une centaine de couvents où l'on compte environ six mille réligieux, qui tous étudient la doctrine du Grand Véhicule.
L'Inde
Les familles de l'Inde sont divisées en plusieurs castes; celle des Brahmanes est considérée comme la plus pure et la plus noble. D'apres leur nom distingué, et par l'effet d'une tradition que l'usage a consacrée, sans tenir compte de la distinction des limites de l'Inde, on donne a cette contrée le nom général de royaume des Brahmanes.
L'Inde est bordée par une grande mer; au nord, elle est adossée a des montagnes neigeuses. Elle est large au nord, et resserrée au midi; sa figure est celle d'une demi-lune. Elle est divisde en soixante-dix royaumes. Les indiens observent rigoureusement les regles de la propreté et sur ce point, il serait impossible de les faire changer. Avant de manger, ils ne manquent jamais de se laver les mains; ils ne touchent pas une seconde fois aux restes des mets. Les vases de table ne passent point d'une personne a une autre. Des qu'un ustensile de bois ou de terre a servi une fois, il faut absolument le jeter. Les vases d'or, d'argent, de cuivre ou de fer doivent, apres chaque repas, etre frottés ou polis. Quand les Indiens ont achevé de manger, ils se nettoient les dents avec une petite branche d'osier, et se lavent les mains et la bouche.
Les caracteres de l'écriture ont été inventés par le dieu Brahma et, depuis l'origine, leur forme s'est transmise de siecle en siecle. Elle se compose de quarante-sept signes, qui s'assemblent et se combinent suivant l'objet ou la chose qu'on veut exprimer.
Les différentes
familles se divisent en quatre classes ou castes. La premiere est celle
des Brahmanes. Ce sont des hommes d'une vie sans tache. Ils observent la
vertu et pratiquent la droiture. La pureté la plus sévere
est la base de leur conduite. La seconde est celle des Ksatriya; c'est
la race royale. Depuis des siecles, ils se succedent sur le trône
et s'appliquent a exercer l'humanité et la miséricorde. La
troisieme est celle des Vaisya; ce sont les marchands. Ils se livrent au
négoce et l'amour du lucre les pousse de tous cotés. La quatrieme
est celle des Sudra; ce sont les laboureurs. Ils emploient leurs forces
a la culture des terres, et travaillent avec ardeur pour faire les semailles
et la récolte.