Littérature chinoise : des archipels pour un continent
Lettres de Chine. Entretien avec Annie Curien, sinologue et traductrice
Entretien avec Annie Curien, sinologue et traductrice. Version intégrale du texte paru dans « l'Humanité hebdo » du 20 mars 2004
Par Alain Nicolas
Annie Curien, sinologue et traductrice, fait partie de ceux grâce à qui la connaissance de la littérature chinoise contemporaine a été possible. Elle s'entretient avec l'Humanité sur son évolution en Chine continentale depuis la fin de la révolution culturelle, ainsi que sur les particularités des littératures de Hong Kong, de Taiwan et de la diaspora.
La littérature chinoise commence à être accessible aux lecteurs français, qui perçoivent difficilement cependant ses évolutions depuis la fin de la révolution culturelle. Comment peut-on les caractériser ?
Annie Curien : Il faudrait d'abord définir ce qu'on appelle littérature chinoise. Dans ce qui fait l'objet de la curiosité des éditeurs français, dont il faut effectivement souligner le dynamisme, il faut distinguer d'une part la Chine continentale, et d'autre part la littérature de Hong Kong, de Taiwan et de la diaspora. Pour la Chine continentale, l'expression de littérature « post-maoïste » parfois utilisée est assez limitative parce qu'elle ancre la production littéraire chinoise dans une référence à la période maoïste. Ce qu'on a appelé la « littérature des cicatrices » marque une étape dans la renaissance de la littérature chinoise continentale, à la fin des années soixante-dix, la situation s'est beaucoup diversifiée sur le plan littéraire depuis ces années-là. L'expression « post-maoïste » renvoie plus à une caractérisation que font nos collègues américains. Les critiques littéraires chinois qui ont souvent tendance à classifier les œuvres en écoles, tendances, emploient moins ces adjectifs, et ce qui est le plus caractéristique de la littérature chinoise actuelle est sa diversité.
On peut cependant remarquer un double mouvement d'ouverture et de fermeture, à la fois sur l'étranger et sur les racines historiques.
Annie Curien : Ce qui s'est passé au début des années quatre-vingt correspond à une situation historique précise. La Chine avait fermé ses frontières aux œuvres de la littérature étrangères, qui polluaient les esprits, et avait verrouillé le lien de la pensée contemporaine à la tradition chinoise. Ceci pas seulement en littérature. C'est à une reconquête globale de la culture qu'on assiste au début des années quatre-vingts, qui constituent une des périodes les plus exaltantes de la vie intellectuelle chinoise. Les écrivains comme Han Shaogong, A Cheng, revendiquent un réexamen de la pensée chinoise traditionnelle, non par nostalgie, pour fuir le présent, mais pour tenter de voir de quelle façon une pluralité de modes de pensée chinois, historiques, philosophiques, littéraires peut leur servir dans leur pratique littéraire à la fin du XX° siècle. C'est un mouvement d'ouverture À l'autre pôle, la redécouverte, à nouveau permise, des littératures étrangères, avec un engouement formidable pour rattraper le temps perdu et voir ce qui a pu se passer à l'étranger toutes ses années. Les Chinois ne parlaient pratiquement pas de langues étrangères. La vieille génération parlait le russe, mais les jeunes, du fait de la révolution culturelle et de l'arrêt des études, n'était pas autonome pour lire en langues étrangères, et cet engouement pour la traduction les a beaucoup aidés à trouver de nouvelles pistes romanesques. Un exemple important a été le succès de la littérature latino-américaine et du « réalisme magique » qui a joué un rôle dans le renouveau littéraire chinois, permettant à des écrivains comme Mo Yan, Li Rui, Han Shao Gong et d'autres, d'avoir confiance dans le fait que s'intéresser à la culture populaire, paysanne, aux régions éloignées des centres de domination politique et culturelle, pouvait produire des œuvres intéressantes. Mais tout cela dans un débat déjà chinois. La Chine, bien souvent, n'est pas modérée. Tout fonctionne par grands mouvements de bascule, parfois excessifs. Quand cet afflux de littérature étrangère s'est produit, il a entraîné des mouvements de curiosité et un engouement massif, que des écrivains ont voulu équilibrer en lançant ce mouvement de la « quête des racines ». Mais ce sont des tendances complémentaires qui ne s'excluent pas.
Il y a eu cependant des débats, sur le culte de la nouveauté, sur l'assimilation des apports étrangers. Annie Curien : Certainement. Han Shaogong, qui a lui-même traduit des romans étrangers, a mis en garde contre une imitation qui aurait dispensé les écrivains du travail essentiel, celui qui se fait sur la langue.
Qu'en est-il aujourd'hui ?
Annie Curien : On peut mesurer le chemin parcouru au fait que dans ces débats sur les racines, on n'assisterait pas aux mêmes échanges. J'en veux pour exemple que nombre de jeunes auteurs écrivent des textes qui ne sont pas du « lu recraché » ou du « copié collé » d'œuvres jugées bonnes en Occident. Ainsi un auteur qui ne vient d'ailleurs pas au Salon, Xi Yang. Cet écrivain de Shanghai, auteur de « La Shampouineuse »(1), brosse une atmosphère convaincante, simple mais très élaborée, où l'on sent les influences occidentales diverses, mais qui aboutit à quelque chose qui parle de la Chine, de la société contemporaine, en focalisant la narration sur un personnage. On voit une évolution très nette de la littérature dans ce type de romans.
On a la même impression dans « La Ville de pierre » de Guo Xiaolu(2), où la trace du passé prend une dimension presque mythologique.
Annie Curien : Je suis frappée en lisant, dans leur version française des romans très contemporains, comme celui-ci ou « L'Opéra de la lune » de Bi Feiyu(3), par des œuvres qui ont une dimension très nouvelle dans le paysage littéraire chinois contemporain. Dans le roman de Guo Xiaolu, tout est construit sur des oppositions de lieux - le Sud, humide, chaud, le Nord, froid, sec -, et d'époques - l'enfance, l'âge adulte - et le romancier construit avec cela tout un univers en y incorporant une dimension mythologique. De même « L'Opéra de la lune » met en rapport la vie de deux actrices d'opéra avec un thème légendaire, celui de la femme qui part dans la lune. Dans la littérature d'il y a dix ou quinze ans, la matière romanesque ne se fixait pas une ambition esthétique aussi ample, une thématique aussi diverse. On sait que la langue chinoise ne se prête pas à la perception du temps de la même manière que la nôtre, il y a un présent général, par exemple. Il est tout à fait remarquable que ces jeunes auteurs s'attaquent de front à cette notion de durée, d'une manière plus proche de la nôtre. On se demande si la perception du temps n'est pas en train de changer en Chine.
Est-ce que ce type de problématique, qui se trouve dans les structures du récit, peut jouer sur la langue elle-même ?
Annie Curien : La langue chinoise est perméable, elle a beaucoup évolué. L'évolution de la langue littéraire chinoise a subi des ralentissements, et même des arrêts du fait de la politisation, de la langue de bois, puis d'un manque de travail du à des emprunts trop directs aux langues étrangères. Ces mêmes auteurs ont pu avoir tendance à mouler leur style sur des modes narratifs marqués par l'Occident. Pour les auteurs les plus traduits, dont beaucoup seront au Salon, l'exigence de la recherche linguistique, n'est pas forcément consciente mais toujours présente. Il faudrait cependant distinguer entre générations. La jeune génération est plus apte, et plus disposée à des jeux linguistiques. Elle est plus instruite, n'a pas eu les mêmes difficultés. Les auteurs plus anciens, de la génération des « jeunes instruits », comme Li Rui, prêtent une attention totale au potentiel de la langue chinoise, et aux risques que lui fait courir la langue de l'Internet, par exemple. Pour lui, c'est la survie de la culture chinoise qui passe par la puissance expressive de la langue qui est en cause.
Comment les écrivains chinois hors de Chine continentale vivent-ils ces questions ?
Annie Curien : Ces expressions littéraires peuvent être extrêmement variées selon les lieux. On pense à la poésie chinoise et à un poète comme Yang Lian, qui vit en exil à Londres, et qui ne cesse d'insister sur la richesse visuelle et conceptuelle de la langue chinoise. La création contemporaine, très moderne chez lui, s'appuie sur une connaissance profonde de la culture chinoise en ses textes le plus anciens, et de la fréquentation de ses pairs du monde entier. Notre compréhension de la littérature chinoise avance à grand pas en France car les auteurs de Hong Kong et de Taiwan commencent à être traduits. On peut mesurer à quel point leur perception des choses, leur analyse mais aussi le rythme de leur phrase, les images qu'elle porte donnent des approches singulières. La littérature de Hong Kong, sur laquelle je travaille, a un statut différent. C'est une société marchande, colonisée, qui vit entre deux eaux, entre l'anglais et la culture chinoise la plus traditionnelle, puisque la langue classique était très étudiée. Mais il y a la langue cantonaise, qui est parlée. On ne l'écrit pas, mais les écrivains truffent leurs récits d'expressions cantonaises, de chansons, d'opéras de Canton. C'est une sorte de marque identitaire. Une anthologie de nouvelles à paraître devrait montrer qu'à travers des générations d'écrivains qui vont d'un auteur de quatre-vingt cinq ans qui a inspiré « In the mood for love » de Wong Kar-wai, jusqu'à des auteurs plus jeunes, la narration donne des récits très différents, en fonction des dosages des influences, et très différents de la Chine continentale. Un ouvrage d'entretiens « Hong Kong, approches littéraires » (coédité avec le romancier français Françis Mizio aux éditions You Feng) montrera à quel point tout passe par la langue, et que la question cruciale est pour eux la quête identitaire, la recherche d'un passé dans un Hong Kong qui détruit sans cesse ses vieux quartiers. Enfin il y a une spécificité liée au genre lui-même. Le roman n'est pas un genre très classique en Chine. Le genre de l'excellence est la poésie, ou l'essai. Le roman s'est imposé au début du XX° sous l'influence de l'étranger. À Hong Kong, il passe par la presse, chinoise et anglaise, et le feuilleton, ce qui conditionne une narration particulière.
Comment évolue la littérature de Taiwan dans ce domaine ? Là aussi, une anthologie publiée il y a quelques années aux éditions Bleu de Chine « À mes frères de la ville de garnison »(4) présente un tableau de cette littérature. Depuis est paru un recueil(5) avec une auteure qui vient au Salon, sa sœur et son père, qui a vécu en Chine avant d'arriver à Taiwan. La littérature de Taiwan se caractérise aussi par la diversité des expressions littéraires, que l'on voit dans des auteurs assez classiques qui traitent la littérature comme un moyen d'exploration sociale -la ville, le petit peuple - ou des auteurs plus influencés par me postmodernisme. C'est aussi la diversité de leurs parcours : certains sont venus de Chine, pour d'autres c'étaient leurs parents ou leurs grands-parents, d'autres enfin sont natifs de l'île. Taiwan a vécu l'occupation japonaise, Taiwan a des ethnies différentes dont les dialectes intéressent les auteurs, ce qui fait jouer dans leurs écrits différents niveaux de langue que le lecteur français doit sentir.
On sent par ailleurs une occidentalisation plus marquée. Chez Li Ang, on voit une approche assez psychologique, des thèmes féministes.
Annie Curien : Ce qui me semble net c'est que ces ingrédient « occidentaux » viennent se fondre dans un ensemble qui les replace en terre chinoise.
N'y a-t-il pas cependant parfois un intimisme tel que la question du rapport avec la culture passe au second plan ?
Annie Curien : Il y a quand même un symbolisme qui reste chinois, que ce soit de Taiwan ou de Chine continentale. Dans un atelier que j'anime, qui s'appelle « ALIBI » où on demande à des auteurs de langue chinoise et de langue française d'écrire une nouvelle sur un thème, et de lire les traductions dans leur propre langue de l'œuvre de l'autre, Li Ang avait travaillé, en décembre, sur le thème que quartier avec l'écrivain d'origine algérienne Abdelkader Djemaï. Il y a eu une discussion passionnante et ils communiquaient sur des points essentiels, ancrés sur des questions pourtant très spécifiques.
Il y a aussi la littérature de la diaspora.
Annie Curien : il est difficile de généraliser, il y a tellement d'expérience différentes, et certains auteurs n'écrivent pas en chinois. J'aimerais rappeler l'importance de la poésie chez les exilés, notamment depuis Tiananmen. La poésie était le genre majeur en Chine, et elle trouve difficilement sa place dans la société actuelle. Il y a des suicides chez les poètes. Ce sont eux qui sont les plus exigeants pour le développement des potentialités de la langue chinoise. Il est frappant de noter parmi ceux qui vivent en France le cas de ceux qui écrivent en français, comme Dai Sijie ou Shan Sa, qui accèdent à l'écriture par ce déplacement linguistique. Un cas très intéressant est celui de Ying Chen, qui a d'entrée de jeu écrit en français, avec un niveau d'exigence étonnant. Elle a participé elle aussi à cet atelier « ALIBI » avec Antoine Volodine et s'est autotraduite en chinois. Au final, elle considérait que la traduction ne posait pas de problème majeur et qu'au final les deux langues étaient les mêmes, ce qui n'a pas manqué de poser des problèmes aux participants.
Le travail de la langue est donc un des horizons de la littérature chinoise contemporaines ? Annie Curien : c'est en tout cas une des caractéristiques de la nouvelle génération. Cette entreprise est menée à bien à Taiwan depuis plus longtemps qu'en Chine continentale, où les conditions ne le permettaient pas. On peut citer le romancier Wang Wenxing, auteur de « Processus familial »(6) . Pour Hong Kong, tracer sa voie dans les méandres linguistiques entre anglais, mandarin et cantonais est une préoccupation constante et consciente.
Y a-t-il d'autres littératures étrangères qui attirent les écrivains chinois ? Qu'en est-il de la littérature française ?
Annie Curien : Les littératures étrangères sont maintenant bien traduites et bien connues en Chine. Il est donc plus difficile de repérer des pôles massifs. Avant la littérature latino-américaine, il y a eu les grands romans du XIX° les Français, puis les Russes. Tchékov continue de jouer un grand rôle, notamment à Hong Kong, où une romancière qui sera au Salon, Wang Pok a fait sa thèse sur Tchékov dont elle revendique totalement l'influence. Le Nouveau Roman a effectivement beaucoup frappé les esprits, bien qu'il ait été traduit plus tardivement. On peut citer Butor Sarraute, Robbe-Grillet, dont les œuvres romanesques et théoriques sont disponibles et ont été abondamment discutées. Des auteurs comme Yu Hua, qui a écrit des nouvelles « Un amour classique », et un roman « Cris dans la bruine »(7), ou Su Tong (dont un roman a donné « Épouses et concubines ») ont ouvert une nouvelle brèche sous l'influence des techniques du nouveau roman pour briser la linéarité du récit, multiplier les angles. Yu Hua a d'ailleurs écrit sur les influences littéraires étrangères dans son œuvre. Dans le même temps, il affirme renouer avec des techniques narratives qui remontent aux Tang, avec des histoires de fantômes, du fantastique.
Comment se porte l'édition en Chine, et quels sont les rapports des écrivains chinois avec le pouvoir ?
Annie Curien : La scène littéraire a été longtemps structurée par l'Association des Écrivains de Chine. Par ailleurs, les revues sont le premier lieu de publication. Pour ce qui est du contenu politique des œuvres des écrivains chinois, il suffit de rappeler qu'ils sont les maîtres dans l'art de l'allusion. L'affrontement, quand il a lieu, est rarement direct.
Peut-on parler d'un rôle spécifique des minorités ethniques, Tibétains, Musulmans du Sin Jiang, Mongols ?
Annie Curien : Cette dimension est perceptible. Le Tibet est présent, soit par des écrivains d'origine tibétaine, dont l'un, A Lai, auteur de « Sources lointaines »(8) , sera au Salon. C'est un livre très intéressant. Ces régions sont une source d'inspiration importante de toute façon. Pour eux se pose le problème de la formulation de leur pensée dans une langue qui n'est pas la leur.
Quelle est la place des femmes en littérature ?
Annie Curien : Elles commencent à jouer en rôle. Parmi les invitées au Salon, on peut citer Jian Zidan, auteur de « Pour qui s'élève la fumée des mûriers »(9) où on sent un parfum de Kundera, où le personnage semble naître d'un geste et entamer un dialogue avec l'auteur. Il y a aussi Chi Zijian, qui a vécu dans le grand nord et peint magnifiquement ses paysages désertiques, reprenant la tradition du paysage chinois dans l'écriture, avec des personnages à la conscience très moderne. Fang Fang vient de Wu Han, en Chine centrale, et a écrit « Le Crépuscule du soleil »(10) roman terrible sur une grand-mère dont les enfants ne veulent plus. Enfin, Jiang Yun dans ses nouvelles regroupées sous le titre de « Délit de fuite » (11) croise les approches avec une tonalité très contemporaine, et s'intéresse aux enfants et adolescents, pour qui elle écrit, ce qui est nouveau en Chine. Il y a là un potentiel très prometteur qui devrait intéresser les lecteurs français.
Propos recueillis par Alain Nicolas
Bibliographie (1) Xi Yang « La Shampouineuse », trad. Caroline Grillot (Bleu de Chine)
(2) Guo Xiaolu « La Ville de pierre » trad. Claude Payen (Picquier)
(3) Bi Feiyu, « L'Opéra de la lune » trad. Claude Payen (Picquier)
(4) Jiang Zidan « A mes frères du village de garnison », anthologie de nouvelles taiwanaises Trad. O.Bialais, M.Gilbert, H. Denès et Véronique Woillez (Bleu de Chine)
(5) Chu H'si-ning, Chu T'ien-wen, Chu T'ien-hsin « Anthologie de la famille Chu » traduits par Angel Pino et Isabelle Rabut (Bourgois)
(6) Wang Wenxing, « Processus familial » trad. Camille Loivier (Actes Sud)
(7) Yu Hua, « Un amour classique », « Cris dans la bruine » trad. Jacqueline Guyvallet (Actes Sud)
(8) A Lai « Sources lointaines » trad. Marie-France de Mirbeck (Bleu de Chine)
(9) Jiang Zidan « Pour qui s'élève la fumée des mûriers » trad. Prune Cornet (Bleu de Chine)
(10) Fang Fang « Le crépuscule du soleil » trad Geneviève Imbot-Bichet (Stock)
(11) Jiang Yun « Délit de fuite » trad. Myriam Kryger (Mercure de France)